Moazzam Begg : un nouvel "antiraciste" ?

Moazzam Begg : un nouvel "antiraciste" ?

Moazzam Begg : un nouvel “antiraciste” ?

Moazzam Begg est né dans la banlieue de Birmingham an Angleterre en 1968. Le New York Times a raconté son itinéraire jusqu'à la prison de Guantánamo.

Il s’intéresse à l'Islam après un voyage avec ses parents au Pakistan et en Arabie Saoudite alors qu'il est adolescent.

Il retourne au Pakistan en 1993, pour, selon lui, visiter un camp où les moudjahidin s'entraînent pour combattre le gouvernement afghan, proche des soviétiques. Il nie avoir participé aux combats, mais décrit dans son livre "Enemy Combatant" les combattants comme « exemplaires dans leur foi et dans leur sacrifice » et un monde « inspirant » pour lui.

 

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Il voyage ensuite en Bosnie, pendant la guerre, avec pour associé, d'après le département de la défense américaine, Omar Saeed Sheikh, reconnu coupable quelques années plus tard pour son rôle dans l'enlèvement de touristes en Inde et dans l'assassinat du journaliste Daniel Pearl :

 

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Toujours dans les années 1990, Moazzam Begg tente d'entrer en Tchétchénie pendant le conflit contre la Russie, mais reste bloqué à la frontière par la police. Il avoue avoir « soutenu les combattants étrangers » et avoir apporté un « soutien financier ».

En 1994, il est arrêté pour escroquerie avec un ami alors qu'il travaille comme interprète dans une agence d'aide sociale. La police découvre alors chez lui un gilet pare-balle, des lunettes de vision nocturne et de la littérature « extrémiste ». Son ami n'est autre que Shahid A. Butt, qui sera plus tard emprisonné au Yemen pour un projet d'attentat à la bombe.

Moazzam Begg se marie en 1995, puis déménage avec sa famille en 1998 à Peshawar au Pakistan. Il y retrouve une vieille connaissance de Bosnie, Khalil Deek, que la Commission américaine pour les attentats du 11 septembre 2001 décrit comme l'associé d'Abu Zubaydah, lieutenant recruteur d'al-Qaïda pour l'Afghanistan. La CIA et le MI5 suspectent Moazzam Begg d'avoir participé avec Khalil Deek à la création d'un manuel de terrorisme sous forme de CD-ROM, intitulé « L'encyclopédie du Djihad ». Le Pentagone affirme qu'à cette période, il s'est également rendu dans le camp d'entraînement d'al-Qaïda à Derunta, ce qu'il nie.

Il retourne à Birmingham en 1998, où il ouvre avec Imran Khan une librairie islamique nommée Maktabah Al Ansar. Cette dernière devient rapidement connue pour son extrémisme. Des DVD d'Oussama Ben Laden y sont en vente. La librairie commande et publie sous pseudonyme le livre de Dhiren Barot, The Army of Madinah in Kashmir, où il décrit sa lutte armée contre les l'armée indienne au Kashmir. Dhiren Barot, membre d'al-Qaïda, purge actuellement une peine de prison de 30 ans, après que la police britannique ait déjoué à temps ses projets d'attentats à la bombe et avec des armes chimiques contre plusieurs cibles à Londres.

 

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La librairie vend également 21st Century CrUSAders, une vidéo où Moazzam Begg déclare que les Etats-Unis ont commencé la guerre contre l'Islam. S'ensuit dans cette vidéo des images d'attentats à la bombe, de véhicules qui explosent, de corps inanimés, ainsi que des appels au djihad (« nous aimons la mort comme ils aiment la vie ») et de descriptions antisémites (les juifs y sont décrits comme « frères des porcs et des singes »). La librairie a été plusieurs fois perquisitionnée par la police anti-terroriste.

 

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En juillet 2001, il déménage à Kaboul en Afghanistan. Il ne tarit alors pas d'éloge pour le régime des Talibans et félicite leur « maintien pur des anciennes valeurs islamiques oubliées dans beaucoup de pays musulmans ». Interrogé par la CIA, il déclare avoir voulu vivre loin de « la corruption et du despotisme ». Interrogé récemment sur les exactions commises par les Talibans, il dit « critiquer » les abus, sans vraiment donner de détails ni s'insurger publiquement devant celles-ci. Il dit ne pas avoir « pris conscience » des attaques du 11 septembre 2001, et avoir quitté Kaboul en octobre lors des bombardements de la coalition.

Il traverse alors les montagnes et la frontière pakistanaise et s'installe à Islamabad avec sa famille en novembre 2001. C'est dans cette ville qu'il se fait alors rapidement arrêté par les services secrets pakistanais qui le livrent aux américains. Il est alors transféré en Afghanistan, puis dans la prison de Guantánamo en 2003.

Il reste deux ans à Guantánamo. Il dit avoir vécu dans des « conditions torturantes ». Les Etats-Unis lui reprochent d'être lié à trois organisations extrémistes, dont al-Qaïda, ainsi que des relations avec certains de ses représentants.

Il est transféré en Angleterre en vue de sa libération en 2005, sans qu'aucune charge ne soit conservée contre lui, bien qu'il soit toujours décrit par l'administration américaine comme un « sympathisant, recruteur, financier et combattant » du djihad, avec des « liens terroristes ». La presse anglaise et américaine parle alors d'un accord avec Tony Blair qui ne reconnaît pas la légitimité de la prison de Guantánamo et qui veut redorer son image depuis son soutien à la guerre d'Irak.

Il devient directeur adjoint de CAGE à la fin des année 2000. Moazzam Begg ambitionne de lier sympathies djihadistes et respectabilité sous une vitrine de défense des droits de l'homme, quasi tiers-mondiste, pour amadouer une partie de la gauche anglaise.

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En 2007, il participe à des conférences organisée par l'Islamic Society de l'Universy College de Londres, alors que Umar Farouk Abdulmutallab en est le président. C'est à cette époque qu'il se spécialise dans un discours anti- guerre contre le terrorisme. Asim Qureshi, alors intervenant pour le parti pro-califat islamique Hizb ut-Tahrir, et avec qui Moazzam Begg collabore dans l'association CAGE, participe également à certaines de ces conférences de l'Islamic Society. En 2009, Umar Farouk Abdulmutallab tente de faire exploser un vol entre Amsterdam et Détroit avec des explosifs, al-Qaïda dans la Péninsule Arabique revendique alors la tentative avortée.

 

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En décembre 2007, Moazzam Begg interviewe Anwar al-Awlaki, qu'il présente comme un simple « universitaire musulman d'origine yéménite (…) qui a passé un an et demi derrière les barreaux ». Ce dernier se plaint alors de ressentir une « pression » en prison, et de ne pas suffisamment voir « la lumière du jour ». Moazzam Begg va jusqu'à lui demander des conseils pour les autres prisonniers. En réalité, Anwar al-Awlaki est un des plus influents leaders d'al-Qaïda, très présent sur les plate-formes de vidéos en ligne, ce qui lui a valu le surnom de « Ben Laden d'internet », et dans les colonnes d'Inspire, le magazine d'al-Qaïda. CAGE menait une campagne depuis 2006 pour demander sa libération, alors qu'il était emprisonné au Yemen pour une tentative de kidnapping liée à al-Qaïda. Anwar al-Awlaki appelle au djihad armé depuis 2006, il a également appelé à soutenir les Shebab depuis 2008, et est l'auteur de plusieurs fatwas, dont certaines condamnent à mort des dessinateurs. Il est derrière l'attentat échoué d'Umar Farouk Abdulmutallab en 2009, et a inspiré de nombreux attentats ou tentatives d'attentats. Cela n'empêche pas Moazzam Begg et CAGE de l'inviter par vidéos interposées en 2008 et en 2009 lors de conférences.

 

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En 2010, Amnesty International décide de mettre en place une campagne contre la prison de Guantánamo, en partenariat avec Moazzam Begg. L'occasion de se poser uniquement en victime, et de mettre un pied dans une organisation internationale des droits de l'homme, tombe à pic pour ce dernier. Gita Sahgal, responsable du pôle femmes à Amnesty International dénonce ce choix qui écorne son image d'intégrité et de neutralité : « Apparaître avec le plus connu des partisans anglais des Talibans, que nous considérons comme un défenseur des droits de l'homme, est une grossière erreur de jugement ». Gita Saghal subit alors une violente campagne de la part de CAGE et d'une partie de la gauche qui l'accusent de rouler pour les Etats-Unis. Elle finit par démissionner.

En 2014, Moazzam Begg est arrêté par la police car il est soupçonné d'avoir rejoint un camp terroriste en Syrie et d'avoir facilité des connexions terroristes. Il est alors emprisonné trois mois dans une prison de haute sécurité en attendant son procès. Il est finalement relâché et déclaré innocent après qu'il ait été établi que les services secrets britanniques étaient averti de son déplacement en Syrie dans le but d' « aider les combattants de l'opposition à Bachar al-Assad ».

Invité début 2016 à la South London Islamic Center, il décrit deux djihadistes de retour de Syrie comme de « très gentils frères, très simples ». Il affirme que le gouvernement exagère la menace de l’État Islamique, qu'il « utilise comme un bâton pour taper sur les musulmans ».

A la même période, William Shawcross, président de la Charity Commission, déclare que CAGE n'est en aucun cas une œuvre de charité. Il intervient alors auprès de la Joseph Rowntree Charitable Trust et de la Anita Roddick Foundation pour couper ses financements, et met en garde le public contre ses liens "extrémistes". En difficultés financières, CAGE peut compter sur Tariq Ramadan pour lui venir en aide, comme nous l'avons précédemment montré dans cet article d'Ikhwan Info.

En 2016, Julian Assange interviewe Moazzam Begg et Asim Qureshi sur la chaîne russe RT. Tandis qu'Asim Qureshi ne « condamne pas » la lapidation et la reconnaît comme un « principe islamique », Moazzam Begg ne contredit pas son ami, et plaide pour le retour d'un « califat islamique ».

 

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Invité en mars 2016 par la National Union of Students (NUS) de l'Université d'Exeter, Moazzam Begg a maintenu son propos de ne pas condamner la lapidation. Dans le public était présente la Feminist Society de la NUS, qui n'a visiblement pas été choquée par ces propos.

La puissante NUS regroupe 95% des fédérations étudiantes anglaises. Une des vice-présidentes de la NUS est Shelly Asquith. Elle a impulsé ce partenariat avec Moazzam Begg, dans le but de lutter contre Prevent, le programme anti-radicalisation du gouvernement britannique. Cette campagne contre Prevent a pris le nom de "Student, Not Suspect". C'est également une militante très active dans la campagne de Jeremy Corbyn, elle tient ici la tribune avec lui :

 

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Moazzam Begg et CAGE ont en effet été invités depuis 2015 par la NUS dans au moins sept grandes universités anglaises, sans contradiction, dans le but de contester le programme Prevent. Moazzam Begg a ainsi pu s'exprimer deux fois au King's College de Londres, trois fois à la SOAS University de Londres, puis une fois à la East University of London, à l'University of Manchester, Birmingham, Bradford et Exeter. Il y a déclaré que « n'importe quelle personne droite d'esprit s'opposerait à la stratégie de Prevent », affirmé que Prevent est digne des méthodes de « la Stasi dans l'Allemagne de l'Est », comparé la situation des musulmans en Grande-Bretagne avec celle des juifs dans les années 30 en Allemagne », a parlé de l'Angleterre comme d'un pays « raciste et suprématiste blanc » où le pouvoir veut « isoler » les musulmans et a aussi tenu des propos tendant à inciter les étudiants à avoir de la « sympathie » pour les djihadistes du Front al-Nosra. Il a également expliqué aux étudiants que les djihadistes qui sont partis pour mourir en martyr en Syrie n'avaient fait qu'une « bête (silly) rébellion d'adolescents », « comme les adolescents le font souvent », et a vivement critiqué leur sentence par la justice britannique à 13 ans de prison.

Rappelons que Maryam Namazie, présidente de l'association One Law For All et réfugiée iranienne a été interdite de parole par une même association étudiante à l'université de Warwick car son discours anti-charia et pro-laïcité pouvait « offenser » les musulmans et « inciter à la haine ». De nombreux autres conférenciers ont été banni d'universités britanniques par des associations étudiantes pour des propos nettement moins "offensant", ou plutôt nettement moins dangereux, que ceux de Moazzam Begg.

En avril 2016, CAGE félicite personnellement la nouvelle présidente de la NUS, Malia Bouattia. Elle est connue pour son combat « anti-sioniste » : en 2011, elle alerte le public contre les « médias sionistes mainstream », et parle des négociations de paix entre Israël et la Palestine comme « un renforcement du projet colonial ». En 2014, elle s'oppose à une motion des étudiants britanniques visant à condamner L’État Islamique : « la condamnation d'ISIS apparaît être devenue une justification pour la guerre et pour l'islamophobie »

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Depuis plusieurs années, Moazzam Begg a élargi ses connexions dans le mouvement « anti-raciste ». Il participe aux conférences et rassemblements de l'association anglaise Stand Up To Racism, qui lutte officiellement contre « le racisme, l'islamophobie et l'antisémitisme »... Pour la journée internationale contre le racisme, le 18 mars 2017, Stand Up To Racism et donc Moazzam Begg organisent une Marche Contre le Racisme à Londres, avec pour le moment plusieurs milliers d'inscrits sur Facebook.

 

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En accueillant Moazzam Begg comme militant "antiraciste", une partie de la gauche anglaise a déplacé le curseur de tolérance face à l'islamisme vers le haut. Critiquer les positions de CAGE, critiquer les fréquentations et les propos Moazzam Begg, ce serait donc désormais s'attaquer à un "anti-raciste", ce serait faire, par extension, preuve de d'"islamophobie", de "racisme".

Ce noyautage en règle du mouvement antiraciste britannique a pour effet de faire fuir des manifestations les militants attachés à la fois à la lutte contre le racisme et l'islamisme, ou du moins, contre le terrorisme. En revanche, il est fort à parier que cette brèche ouverte laissera encore s'engouffrer pendant un certain temps nombre d'intégristes religieux, plus radicaux les uns que les autres, en quête de reconnaissance et d'influence.

Au sein de l'antiracisme, comment concilier l'inconciliable : islamisme d'une part, et lutte contre les discriminations, libre pensée, droits des femmes, droits des homosexuels, lutte contre l'antisémitisme d'autre part ? L'anti-racisme se vide peu à peu de son contenu, et de ses ambitions. Le "racisme d’État" supposé des gouvernements occidentaux devient alors le dénominateur commun entre Moazzam Begg et les associations anti-racistes le soutenant. Ce "racisme d’État" supposé devient le seul ennemi. L'anti-racisme, mouvement d'émancipation, d'égalité et de fraternité, est alors l'instrument d'un totalitarisme : l'islamisme.

Moazzam Begg a su parfaitement jouer sur l’ambiguïté que lui confère son statut à la fois d'oppresseur car islamiste, et d'oppressé car ancien détenu de Guantánamo. Et ce, sans jamais exprimer le moindre sentiment de repentance. Il a su très rapidement faire détourner les regards de ses sympathies djihadistes, de son admiration pour les Talibans, de son désir de califat islamique et de charia, de sa détestation du "despotisme" de l'Occident. Il a su relativiser la dangerosité des groupes terroristes actuels, et pointer du doigt le gouvernement britannique, bien plus agréable cognitivement à accepter comme ennemi pour une partie de la gauche.

Le cas de Moazzam Begg est emblématique d'une gauche qui a perdu sa grille de lecture antiraciste ET anti-totalitaire. Il est emblématique d'une gauche qui a décidé par avance quelles seraient les victimes, de façon tellement auto-centrée, qu'elle en vient à s'auto-flageller devant chaque manifestation de l'islamisme. Elle finit par accepter d'elle-même toute compromission avec ses valeurs d'émancipation, qu'elle délaisse peu à peu.

La droite populiste et extrémiste a de beaux jours devant elle. Que la gauche française jette un coup d’œil à ce qu'il se passe chez son voisin britannique et en tire des leçons, s'il en est encore temps !

Carla Parisi 

Carla Parisi

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