Affaire Merah : quand Nabil Ennasri suggérait un complot “islamophobe”

Affaire Merah : quand Nabil Ennasri suggérait un complot “islamophobe”

Affaire Merah : quand Nabil Ennasri suggérait un complot “islamophobe”

Ce mois de mars 2017 est marqué par le triste anniversaire des cinq ans des tueries de Toulouse et Montauban, au cours desquelles trois militaires et quatre personnes de confession juive, dont trois enfants, ont été assassinés.

Le 28 mars 2012, Nabil Ennasri, président du Collectif des Musulmans de France (CMF), publie sur le site communautaire ajib.fr un article sur l’affaire Merah, moins d'une semaine après la neutralisation du terroriste par le RAID.

Nabil Ennasri se présente comme un spécialiste du Qatar et comme un représentant des musulmans de France. Dans Nos Très Chers Émirs (éditions Michel Lafon), Christian Chesnot et Georges Malbrunot révèlent qu’il aurait en réalité été rémunéré par le Qatar pour ses travaux. Le CMF qu’il préside est signataire de l’appel des Indigènes de la République, et est proche des Frères musulmans, notamment de Tariq Ramadan, plusieurs fois invité. Nabil Ennasri a été formé à l’IESH de Chateau-Chinon, l’école de formation des imams de l’UOIF.

Analyse

Nabil Ennasri commence par inscrire son propos dans le registre de l’émotion et de la “peur” assumée. Il espère toucher les sentiments de ses lecteurs.

Évoquant une “accumulation de zones d’ombres”* et se retranchant derrière une litanie de questions toutes plus orientées les unes que les autres, il demande par exemple :

"Pourquoi les déclarations fracassantes d’Yves Bonnet, l’ex-patron de la DST, affirmant que ce qui « parait poser question, c’est que le garçon avait manifestement des relations avec la DCRI (services secrets français) » ne suscite pas d’électrochoc au sein de la classe politique et médiatique ?"*

Il est faux de dire que les déclarations d'Yves Bonnet n'ont pas suscité de réactions dans la classe médiatique. BFMTV, L'Humanité, Le Parisien, L'Express, La Dépêche, Le Nouvel Observateur... ont publié des articles entièrement consacrés aux déclarations de l'ex-patron de la DST. Au sein de la classe politique, Alain Juppé a rapidement demandé « la clarté » sur les liens entre la DCRI et Mohamed Merah, Claude Guéant s'est également interrogé, tandis que d’autres personnalités politiques telles que Marine Le Pen ont été jusqu’à se demander si « Merah était peut-être un indicateur de la police ? ».

Nabil Ennasri utilise le terme « discours officiel », synonyme de « version officielle », expression bien connue de la rhétorique complotiste. Parler de « discours officiel » à propos des tueries de Mohamed Merah, c'est considérer qu'il existe une version officieuse, secrète, "réelle", et volontairement masquée par un “pouvoir”.

Yves Bonnet, qui n'est plus patron de la DST, s'est exprimé sur l'affaire Merah en son nom. Ses propos, bien que flous et non sourcés, ne sont en soi pas si polémiques que cela. Il n'est en effet pas impossible que Mohamed Merah ait eu un correspondant aux Renseignements suite à ses nombreux voyages au Proche-Orient, en Afghanistan et au Pakistan. Floran Vadillo, spécialiste du renseignement antiterroriste et actuel conseiller de Jean-Jacques Urvoas, considère que « les services ne pourront jamais le dire, mais il est possible que Merah était surveillé plutôt dans l’optique de faire tomber un réseau. Pour la DCRI, arrêter un homme seul n’a aucun intérêt, l’important est de remonter une filière ».

Avoir de potentiels contacts avec la DCRI suite à des voyages dans des pays en guerre n'aurait rien de choquant en soi. La DCRI a même reconnu juste après sa neutralisation avoir convoqué Mohamed Merah en novembre 2011 à son siège toulousain. Cela ne signifie pas que la DCRI était au courant des ambitions de Mohamed Merah, et c’est là où le bât blesse.

Nabil Ennasri omet volontairement d'autres propos d'Yves Bonnet, nettement moins sujets à interprétations, à propos de la DCRI : « La critique dont elle fait l’objet est récurrente lorsque, dans ce type d’événement, la personne est retrouvée rapidement. On pense : puisque vous le connaissiez, vous avez en quelque sorte laissé faire. C’est évidemment plus complexe. […] Une centaine de personnes sont vraisemblablement fichées après des séjours dans les zones tribales, il est impossible de les surveiller toutes au jour le jour ». L’omission, les citations parcellaires ou tronquées se retrouvent dans la presque totalité discours conspirationnistes.

Continuons.

"Pourquoi parle-t-on de Merah comme s’il avait effectivement été le responsable de tous ces meurtres ? Que je sache, la justice n’a pas encore rendu son verdict ? En parlant d’“assassin“, de “monstre“ et de “tueur“, comment les plus hautes autorités de l’Etat peuvent se permettre à ce point de fouler aux pieds la règle élémentaire de la présomption d’innocence ? Parce qu’en l’occurrence le présumé avait tout pour être désigné comme le coupable idéal ?"*

Remettre en cause la responsabilité de Mohamed Merah, et donc suspecter une tierce personne, semble être une entreprise périlleuse : Merah a lui-même filmé ses crimes à l'aide d'une caméra GoPro... La chaîne Al-Jazeera a reconnu avoir reçu une copie de ses vidéos, et annonce le 26 mars 2012 qu'elle refuse de les diffuser. Il est dommage que Nabil Ennasri ne développe pas son sous-entendu autour d'un « coupable idéal ». D’autant qu’il semble ignorer que la présomption d’innocence ne s’applique qu’aux justiciables, c’est-à-dire à des personnes qui, par définition, sont en vie !

La suite de son texte est à l’avenant :

"Comment M. Merah a pu se rendre en Israël alors qu’il figurait sur la liste noire des personnes interdites de vol aux Etats-Unis et qu’il était surveillé et fiché par les autorités françaises ? Alors que des milliers de jeunes français se font refouler chaque année par les autorités israéliennes, comment a-t-il pu s’y rendre sans problème ? Pourquoi est-ce le patron de la DGSE (services extérieurs) qui a facilité ce voyage comme le relate la presse italienne ? Pourquoi y-a-t-il tant de confusions autour de ces voyages réels ou supposés en Afghanistan et au Pakistan ? Pourquoi nous a-t-on pilonné avec ce « salafiste-djihadiste atypique » qui pourtant sortait en boîte de nuit quelques jours avant les faits et courait les filles ?"*

L'article de presse italien en question est issu du journal Il Foglio et ne cite pas ses sources. Mohamed Merah s'est rendu en Israël après s'être rendu en Turquie et au Liban. Il s’est fait rapidement arrêté en Israël avant de gagner la Jordanie.

Le flou relatif qui existe autour de ce séjour en Israël et de ses motivations a été propice, comme d'habitude, à toutes sortes de spéculations et de conclusions hâtives. Les spéculations puis le complotisme se nourrissent de ces zones de flou, où tous les faits ne peuvent pas être rapidement, voire directement, vérifiés.

François Mollins, le procureur de la République de Paris, a parlé de Mohamed Merah comme ayant un profil d' « autoradicalisation salafiste atypique ». Il n'y a là aucune incompatibilité avec la circonstance de « sortir en boîte de nuit » et de « courir les filles ». Au contraire, ce serait prêter aux djihadistes une cohérence qu’ils sont loin d’avoir toujours, sans compter que le djihadisme peut être vu par certains terroristes comme un moyen politique et personnel d'absoudre ce qu'ils considèrent comme des péchés. David Thomson a analysé le parcours de nombreux djihadistes qui, après avoir vécu une vie de « débauche », ont adopté l'idéologie islamiste, vue comme rédemptrice. Autrement dit, la vie n’est pas toujours aussi polarisée que dans la vision d’un complotiste…

La durée du siège est elle aussi remise en question :

"Comment expliquer l’incroyable incompétence du Raid qui a tout fait pour ne pas l’arrêter vivant, ce qui a suscité de très vives critiques de la part du fondateur du GIGN ? Pourquoi il a fallu aux meilleures unités de police de France (et du monde) près de 32h pour neutraliser un gamin de 23 ans pour à la fin l’abattre en usant plus de 300 cartouches ? N’était-il pas possible, comme le soulignent certains observateurs, à ces centaines de fonctionnaires de police disposant de tant de moyens techniques de le neutraliser avec, par exemple, des gaz endormissants ou lacrymogènes ?"*

Nabil Ennasri affirme que le RAID a tout fait pour tuer Mohamed Merah, sous-entendant qu’il s’agissait de le réduire définitivement au silence, certainement pour éviter qu’il ne révèle des informations embarrassantes pour le pouvoir. Le patron du RAID, Amaury de Hauteclocque, a été interrogé sur la question de l'utilisation de gaz dans l'appartement par le Figaro : « On avait fait exploser les fenêtres pour éclairer l'intérieur de l'appartement et voir ce qu'il s'y passait. Avec toutes les voies d'aération qu'il y avait, les gaz auraient été extrêmement inefficaces. Et aussi gênant pour lui que pour nous ». Lorsqu'il a pu être possible d'envisager de lancer du gaz dans sa salle de bain : « Au moment où l'on commence à percer le mur de la salle de bains pour envoyer le gaz lacrymogène, il commence nous à tirer à travers les parois au gros calibre ». Merah monte alors à l'assaut contre le RAID, et se fait tuer par des tirs de ripostes. Amaury de Hauteclocque précise que si sa « mission aurait été de l'abattre, je mitraillais l'appartement avec les calibres de notre arsenal et l'affaire était réglée en trois minutes ». Sans vouloir offenser l’imaginaire débordant des complotistes, il n’est pas toujours nécessaire de tirer l’histoire par les cheveux...

"Comment expliquer, comme l’a très justement fait remarquer le chercheur Laurent Muchielli, la très probable « immixtion politique » dans la gestion de cette saga policière ? Pourquoi M. Guéant a-t-il pris la charge de l’enquête alors que cela constitue une violation flagrante du code de procédure pénale ? Pourquoi tant de mise en scène dans les apparitions de M. Guéant et de M. Sarkozy ? Pourquoi les médias insistaient toujours sur l’origine algérienne de ce gamin de cité, né en France et scolarisé à l’école de la République, quand on a naturellement bien moins mis en évidence l’ascendance maghrébine des militaires de Montauban ?"*

Nabil Ennasri a le sentiment que la classe politique a surréagi, comme si la gravité de l’affaire ne le justifiait pas… Il est vrai que de nombreux commentateurs proche des Frères musulmans, comme Marwan Muhammad du CCIF, ont eux aussi préférer passer à autre chose : “on a d’autres VRAIS problèmes qui nous attendent”.

L'accumulation de questions est un vieux procédé conspirationniste visant à créer un effet de masse. Le lecteur a l'impression d'être submergé par des vagues de questions, même peu pertinentes, parfois farfelues, sans réponses, qui s’excluent parfois entre elles, et qui entretiennent le doute vis-à-vis de ce qui est nommé comme « le discours officiel ».

"Comment expliquer que Christophe Barbier nous dise, quelques jours avant ces tueries abominables, que « seul un cataclysme capable de fédérer les Français autour de son président peut offrir une chance de réélection à Sarkozy » ? Pourquoi tout cela arrive un mois avant l’élection présidentielle ? Pourquoi, alors que Merah était fiché et surveillé, il ait pu se doter d’un arsenal de fusils, kalachnikov et explosifs alors même que son casier judiciaire était déjà bien fourni ? Pourquoi un tel laxisme alors que des témoins avaient mis en garde les autorités et la préfecture sur le caractère dangereux du jeune homme ?"*

Nabil Ennasri sous-entend-il que Christophe Barbier était au courant des tueries de Mohamed Merah ? On se demande comment autant de personnes dans la confidence du prétendu « complot » auraient été aussi machiavéliques au point de laisser tant de sang couler. De plus, si tel était le cas, on peut retourner la question : pourquoi Christophe Barbier aurait-il fait cette déclaration, qui aurait pu laisser présager du « complot »...

Quant aux armes, l'enquête a révélé que Mohamed Merah se les est procurées sur le marché noir, lors de vols, ou encore grâce à un ami revendeur, qui a depuis été incarcéré.

La suite de l’article de Nabil Ennasri :

"Pourquoi toujours inviter dans les plateaux de télévision des personnes dont la légitimité est inexistante et qui demeurent aux yeux des médias et des hommes politiques les interlocuteurs légitimes d’une communauté musulmane qui ne les a pas choisis? Pourquoi Hassan Chalgoumi passe quasiment tous les jours à la télévision alors que tout le monde connait son absence totale de crédibilité auprès des musulmans de base ? Pourquoi ne jamais évoquer ces liens de soumission avec le CRIF, officine israélienne dont certains des responsables ont osé affirmer qu’il fallait trouver dans le reportage de Charles Enderlin sur Mohamed Al Durra une part de responsabilité dans l’horreur de Toulouse ?"*

Encore une fois, il s'agit de sentiments de Nabil Ennasri à l'encontre de personnalités comme Hassan Chalgoumi, associé au CRIF, qu'il transforme en questions sans réponses. Faisant, au passage, du CRIF, très souvent l’objet de théories complotistes, une organisation française issue de la Résistance, une « officine israélienne ».

"J’ai plein d’autres questions. Je m’arrête là.
Si vous avez les mêmes intuitions que moi, c’est que l’avenir n’est pas fameux pour les musulmans de France. Il faudra peut-être se préparer au pire. Même s’il faut savoir raison garder et éviter la psychose et les surenchères, on ne peut que lourdement s’interroger sur le sens de toute cette affaire.
Un peuple n’est jamais autant manipulable que quand il a peur. Et malheureusement l’histoire nous donne des leçons mais elle a peu d’élèves.
Paix."*

La conclusion de Nabil Ennasri donne enfin l'objectif du « complot » : effrayer l'opinion publique pour la monter contre les musulmans.

Quelques jours après les massacres perpétrés par Mohamed Merah et dans un contexte où le web regorgeait de théories du complot, Nabil Ennasri a écrit un article aux relents complotistes, passé inaperçu à l'époque. On peut y retrouver tous les codes du genre : champ lexical très marqué, technique argumentative bien identifiée qui consiste à tenter d'instiller le doute sur les faits sous couvert de questions accumulées et faussement innocentes, et perspective à la fois victimaire et complotiste cherchant à remettre en cause la responsabilité du tueur dans ses actes et suggérant que tout n'est qu'une mise en scène destinée à porter préjudice aux musulmans.

Ce n’est pas la première fois que Nabil Ennasri tient des propos à connotation complotiste. Il a par exemple soutenu les Journées de Retrait de l’Ecole (JRE) initiées par Farida Belghoul (qui sera par la suite condamnée) et largement relayées par Alain Soral et Dieudonné. Nabil Ennasri expliquait alors en 2014 voir dans la prétendue “théorie du genre” une sorte de cheval de Troie pour l’« l’intrusion progressive des pratiques LGBT à l’école »… alors qu’il n’était question que d’un programme d’éducation à l’égalité homme-femme.

 

Ramzi Abbas

Ramzi Abbas

Related Articles

Close