Le lycée Averroès

Le lycée Averroès

Le lycée Averroès

Le lycée Averroès se veut l’emblème de l’école privée musulmane. Créé en 2003, il devient lycée sous contrat en 2008. C'est le deuxième établissement musulman sous contrat en France, et le premier proche de l'UOIF.

Sur les plaquettes distribuées en 2010, le lycée justifie son existence du fait de la loi interdisant les signes religieux à l'école publique. En réalité, le lycée existe depuis 2003, soit un an avant son vote... Après trois refus d’agrément de l’Education Nationale. Son concepteur, Amar Lasfar, est membre de l’UOIF et imam de la mosquée de Lille-Sud.

Dès 1987, il organise des groupes de soutien scolaire. Une activité qu’il déléguera plus tard au jeune Hassan Iquioussen, un prédicateur connu pour ses propos intégristes. Amar Lasfar est souvent présenté comme le référent à Lille pour les adolesentes voilées. En 1990, il défend une élève voilée au lycée Sévigné à Tourcoing. EN 1994, il soutient 15 élèves voilées du Lycée Faidherbe à Lille. Mais Amar Lasfar est aussi un homme d’affaires. Selon Ingreffe, il possède deux sociétés. La première, Salam Tours, est une agence de voyage généraliste dont le chiffre d’affaire se monte à 535 563 € en 2009, avec un bénéfice de 39 000 €. Il a compté jusqu’à 12 employés grâce à des succursales à Lyon et à Caen. Amar Lasfar possède aussi une société de location de logements, qui gère son patrimoine immobilier. Toute son énergie d’entrepreneur est mise au service de la construction du Lycée. D’abord hébergé dans la mosquée, il est prévu que l'établissement déménage ailleurs. Une promesse verbale, faite il y a 2 ans.

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Des enseignants-prédicateurs

Au lycée Averroès, les enseignants sont bien souvent... des prédicateurs. Hassan Iquioussen fait partie des personnalités qui y donnent des cours dethique. Disciple de Cheikh Abdelhamid Kichk, l’idole des Frères musulmans égyptiens, il est très porté sur les formation politique des jeunes militants. Dans certaines de ses cassettes, il met en garde contre ce qu’il appelle l’« intégration par le jambon ». Rien n’est plus détestable à ses yeux que ces Français d’origine maghrébine souhaitant s’intégrer au point de ne plus respecter les interdits de l’islam, comme le fait de ne pas manger de porc. Il compare d’ailleurs ceux qui souhaitent s’intégrer à des prostitués :

«Il y a un frère, il fait beaucoup de politique. Ben vous savez, il mange du jambon, il boit du vin. Il a tout fait. Et là, après 20 ans. 20 ans d’intégration jambon, vous savez ce qu’il a dit. Il l’a dit avec amertume. Il regrette. Il dit : ‘Regarde Hassan. J’ai tout fait, j’ai tout fait pour qu’ils m’acceptent. Tout ? Ça veut dire quoi tout. Ça veut dire, tout ce qui faisait ma personne, mon charme, je l’ai sacrifié. Je me suis prostitué culturellement, intellectuellement, culinairement, vestimentairement. J’ai tout renié. J’ai tout avalé. Et malgré ça, ils m’ont quand même dit : ‘vous n’avez pas votre place en France’’ ».

Iquioussen fait partie de ces prédicateurs qui ont traumatisé les relations homme-femme au sein des quartiers populaires, à force de mettre en garde contre la mixité en dehors du cercle familial : « Une mixité sans limite est haram puissance dix ». Autrement dit, c’est un péché puissance dix. Iquioussen prévient :

« nous sommes responsables devant Dieu avant d’être responsables devant les autres humains et Dieu va nous questionner sur notre comportement. (…) On sera questionné sur le positif et sur le négatif. Et c’est ça qui fait de vous un citoyen extraordinaire ». Or un citoyen « extraordinaire », c’est-a-dire islamiste, ne doit pas aller en boîte de nuit, ni au café, ni même réviser avec des filles : "Ce que font nos jeunes aujourd’hui… ils vont vers le contact. Tu les trouves dans les cafés, dans les boîtes de nuit…. ils vont à la chasse… beaucoup de jeunes vont à l’école pour ça… tout est fait pour attirer l’attention… c’est mauvais, c’est dangereux… aujourd’hui il y a des jeunes qui contournent les interdits islamiques"

Dans une cassette audio sur « La Palestine, histoire d’une injustice », diffusée par les Éditions Tawhid (également éditrice des cassettes de Tariq Ramadan), Iquioussen se répand pendant plus d’une heure sur la vilenie et l’ingratitude constitutives des Juifs depuis l’Antiquité : « Il y a eu beaucoup de prophètes chez les enfants d’Israël car ils oublient souvent. Ce sont des ingrats, un peuple qui a besoin d’être rappelé à l’ordre vingt-quatre heures sur vingt-quatre ». Qu’importe que l’Islam, par la voix du chroniqueur musulman Tabari, chiffre lui même à 1, 2 millions le nombre de prophètes (dont Moïse), Iquioussen n’est visiblement pas là pour faire un cours d’histoire sur les religions… Il explique notamment qu’Abraham, Moïse et David « étaient des musulmans »... et ce plusieurs siècles avant la naissance de Mahomet ! Il poursuit en expliquant que les Juifs ont provoqué Nabuchodonosor et les Romains par leur arrogance. « La théorie des Juifs dit qu’ils sont le Peuple élu et que Dieu a créé les êtres humains pour les servir comme des moutons, des esclaves ». Mais le meilleur est à venir. La tradition musulmane raconte qu’une juive de la communauté de Médine a tenté d’empoisonner Mahomet (lequel cherche alors à convertir la communauté juive en question). Dieu le protège et le sauve. Et Iquioussen commente : « La femme s’est-elle convertie ? Non. Voyez l’entêtement. Retenez ça parce que vous allez comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Les Juifs n’ont cessé, depuis ce temps, de comploter contre l’islam et les musulmans ». Le prédicateur impute tous les malheurs du monde, en particulier ceux des musulmans, aux Juifs. La scission entre sunnites et chiites serait due « à un Juif yéménite converti pour détruire l’islam de l’intérieur ». La fin du califat, l’âge d’or imaginaire des fondamentalistes, à Mustapha Kemal… décrit comme « un Juif converti hypocritement à l’islam, toujours pour détruire l’islam et les musulmans de l’intérieur ». Ici la paranoïa rejoint le goût de la métaphore : les expressions être « juif » ou « vendu aux Juifs » servent à désigner les traîtres de la communauté musulmane. Ce qui l’amène à évoquer Nasser. Le leader de la cause arabe est qualifié de « traître des traîtres, l’ennemi de la Palestine et de la cause arabe, un suppôt de l’Occident ». Arafat, qui incarne la résistance laïque au détriment des islamistes, en prend aussi largement pour son grade. Le sionisme est d’ailleurs l’occasion de marteler que les Juifs n’ont pas le droit de se plaindre de la Seconde Guerre mondiale puisqu’ils sont directement responsables… de la Shoah. Laquelle ne serait qu’un complot entre les Juifs et Hitler pour justifier l’occupation de la Palestine.

« Les textes aujourd’hui le prouvent. Les sionistes ont été de connivence avec Hitler. Il fallait pousser les Juifs d’Allemagne, de France... à quitter l’Europe pour la Palestine. Pour les obliger, il fallait leur faire du mal ». Heureusement, « le Hamas, avec sa branche armée, fait du bon boulot ».

Dévoilée par Cécilia Gabizon dans Le Figaro du 28 octobre 2004, l’affaire porte un coup à la volonté de l’UOIF de paraître respectable. Iquioussen est prié de se faire discret. Pas au lycée Averroès. Amar Lasfar indique : «c’est une affaire close, car M. Iquioussen a présenté ses excuses et s’est expliqué sur ce dérapage. Il a d’ailleurs enseigné après cela au Lycée Averroès car c’est quelqu’un qui maîtrise bien son sujet ».

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Iquioussen a été chargé les premières années de délivrer le cours Ethique musulmane. Par faute de temps, en 2006, il a démissionné. Il a été remplacé par Fatiha Ajbli. Diplômée d'un DEA de sociologie sur les "convertis", elle est intervenue au congrès de l’UOIF sur le statut de la femme. De 2003 à 2005, elle faisait partie des personnalités qualifiée au CFCM, poussée par l'UOIF. Lors de la crise des otages français en Irak, le 28 août 2004, elle déclare — toute de rose voilée — : « Je refuse que mon foulard soit tâché de sang !» Les images feront le tour du monde. Lors de l’attaque israélienne sur Gaza, elle a publié un poëme sur Oumma.com. Fatiha Ajbli est aujourd'hui chargée descours d'ethique au Lycée Averroès.

D’autres prédicateurs, non moins problématiques, passent par le lycée Averroès pour une conférence occasionnelle. Hani Ramadan, par exemple, est venu faire un cours. Il est le rédacteur de plusieurs brochures de la collection Islam, le saviez-vous ?, des prospectus édités par l’UOIF pour être distribués au Congrès du Bourget et servir de corpus théorique aux militants de base. L’une d’elles, Le Sens de la soumission, insiste sur le fait qu’un bon musulman est totalement sou mis à Dieu. L’autre, Islam et démocratie, explique que l’islam est incompatible avec la démocratie telle que l’entendent les occidentaux[1]. Hani Ramadan est hanté par l’idée d’être contaminé par la décadence de l’Occident :

« N’observons-nous pas aujourd’hui encore en effet, que dans nos sociétés modernes, malgré le progrès des sciences et le confort matériel, nous sommes envahis par toutes sortes de maux qui traduisent une dérive constante vers l’adoration du Taghut sous tous ses aspects ? Ne serait-ce qu’au niveau d’une sexualité débridée qui s’exprime dans les relations hors mariage, dans la prostitution, l’homosexualité, le harcèlement, le viol, la pédophilie, l’inceste ? »[2]

Le spectre de la libération des moeurs fait partie de ses obsessions. Dans ses interviews, le directeur du Centre islamique de Genève ne perd jamais une occasion de rappeler qu’en islam « l’homosexualité est une impasse, aussi bien du point de vue de la loi révélée que de la logique : on n’ouvre pas une porte avec deux clés »[3]. En 1998, il a publié un livre, la Femme en Islam, dans lequel il défend le droit à la polygamie comme le meilleur moyen de lutter contre le risque d’adultère et manifeste sa haine vis-a-vis des laïques souhaitant interdire le voile à l’école :

« Le voile, en Islam, est le signe de la soumission de la croyance aux commandements divins. Pourquoi donc vouloir empêcher une jeune lycéenne d’exprimer sa conviction ? La contraindre à se dévoiler, n’est-ce pas refaire le geste de l’inquisition impitoyable et des bourreaux communistes ? (…) Contre les extrémistes laïcs, l’islam restera en tous les cas une école de sagesse et de tolérance : ‘Pas de contrainte en religion’, dit le Coran. Leçon que les tortionnaires laïcs ne nous ont pas apprise ! »[4]

Hani Ramadan a été congédié de l’Éducation nationale suisse qu’après avoir publié une tribune dans le journal Le Monde, dans laquelle il justifie la lapidation comme « une punition, mais aussi une forme de purification » et le sida comme un châtiment divin :

« Qui a créé le virus du sida ? Observez que la personne qui respecte strictement les commandements divins est à l’abri de cette infection, qui ne peut atteindre, à moins d’une erreur de transfusion sanguine, un individu qui n’entretient aucun rapport extraconjugal, qui n’a pas de pratique homosexuelle et qui évite la consommation de drogue ». Moralité : « Les musulmans sont convaincus de la nécessité, en tout temps et tout lieu, de revenir à la loi divine »[5].

Autre intervenant, Cheikh Mohamed Hassan. En septembre 2010, il est venu parler aux élèves dethique musulmane. Le contenu du cours est confidentiel. Mais quand on écoute les prêches de Cheikh Mohamed Hassan il y a de quoi s’interroger. Il explique par exemple que « la grippe porcine » ou « le sida » ne sont que les conséquences des choix des infidèles.

«La communauté internationale n’est infectée que parcequ’elle s’est égarée de la voix d’Allah et du prophète. »[6]

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Un lycée « inspiré de l’orthodoxie musulmane"

Dans ses propres brochures, le ton est donné :

« Le caractère propre du lycée Averroès est circonscrit à un ensemble de valeurs et de comportements inspirés de l’orthodoxie musulmane. »

La mosquée Al Imane est la mosquée de référence du lycée. On y trouve des liens vers l’UOIF et vers le site de Tariq Ramadan. On ne peut pas être plus clair. Ce qui fait dire au groupe d’experts réunis par le PS en vue de rédiger une brochure sur les "inquiétantes ruptures de Nicolas Sarkozy" que le Lycée Averroès est le « premier lycée privé musulman fondamentaliste ». La citation exacte est : «Le projet sarkozyste réjouira l’UOIF dont le représentant lillois, Amar Lasfar, a créé le premier lycée privé musulman fondamentaliste,le lycée Averroès. Après avoir soutenu les jeunes filles voilées dans les collèges et lycées publics, cette organisation a désormais l’ambition de créer des établissements islamistes pour les accueillir.» Interrogé par 20 minutes, Amar Lasfar fulmine « On ne va pas se laisser faire (…) En période préélectorale, les politiques se permettent les coups les plus bas, poursuit-il. L’islam devient un enjeu électoraliste. » Martine Aubry, qui connaît bien Amar Lasfar en tant que maire de Lille (elle s'est rendue aux meetings de la Ligue islamique du Nord qu'il dirige), refuse de s’exprimer publiquement. Au journal local de France 3, la présentatrice dira tout de même qu’elle désapprouve le qualificatif donné par le rapport national du PS. Bernard Roman, cité par Marianne, déclare : «Je ne vois pas sur quoi on se base. Je connais la mosquée de Lille Sud et je n’ai pas le sentiment qu’elle soit noyautée par des Islamistes. Alors quels indices pour le lycée Averroes ? C’est un peu osé». Il s'agit de Gilles Pargneaux, premier secrétaire fédéral du Nord qui s’exprime publiquement. Il parle de « maladresse » et appelle à « dissocier l’enseignement donné [à Averroès] et les positions de l’UOIF qui, elles, sont incompatibles avec l’esprit laïque ».

Difficile à suivre. Amar Lasfar est le représentant de l’UOIF. Certains enseignants du lycée sont à l’UOIF. On y diffuse « un ensemble de valeurs et de comportements inspirés de l’orthodoxie musulmane ». Mais il ne faut pas amalgamer le lycée avec l’UOIF[7]!

Visiblement, certains élus du Nord ne demandent qu'à jouer sur les mots... Il est vrai que les créateurs de l’école, affiliés à l’UOIF, font tout pour montrer un visage tolérant. Les photos des élèves montrent des jeunes filles voilées et d’autres pas. Dans sa plaquette, le lycée expli que son existence par la volonté de permettre à « leurs enfants de vivre harmonieusement leur double identité : française et musulmane » Filles et garçons sont séparés pour les moments de détente. Il existe un réfectoire pour les filles, un autre pour les garçons. Pour le reste, le lycée est un succès. En 2008, il obtient 100% au bac. L’occasion pour la préfecture et la mairie de Lille d’adresser un message de félicitation au directeur qui a, comme de nombreux directeurs detablisssements privés, choisi de ne présenter que ceux qui réussiraient... Makhlouf Mamèche, directeur adjoint le dit avec délicatesse. « Ce qui fait notre fierté, c’est le suivi de tous nos élèves jusqu’à leur réussite. » Des louanges que reproduiront les sites islamistes.

Sur l’un d’entre eux, safirnews, un commentaire est plus désabusé. « Mr Makhlouf présente un discours erroné et faux, concernant le recrutement des élèves; il n’est pas dans la même vision que son directeur, en l’occurence monsieur El hassan O. En 2007, j'étais reçu par ce dernier, suite à une démarche de mes enfants(jumeaux), qui souhaitaient vivement intégrer le lycée Averroès, ils avaient tout juste la moyenne ce qu’il les a pénalisé » et «cette moyenne ne permet pas à un élève d’intégrer cette structure », selon Mr E.O, directeur du lycée... »

Qu’importe. Suite aux « impressionnants » résultats, HEC proposera immédiatement un partenariat. Le 16 Juin 2008, le lycée devient sous contrat et donc doit accepter des enseignants de l’éducation nationale. Problème, à partir de là, les enseignants seront des professeurs titu laires recrutés et payés par l’Etat. Amar Lasfar rappelle tout de même qu’il faudra rester dans la ligne : « Aujourd’hui, nos enseignants vont être recrutés par l’Education Nationale. Le rectorat va nous envoyer une liste d’enseignants titulaires. Il s’agira pour le directeur de l’Etablissement de veiller à ce que cette nouvelle donne n’affecte pas le lycée ».

 

Fiammetta Venner

 

 

[1] Prospectus édités par l’UOIF et distribués au Congrès du Bourget en 2003.

[2] Hani Ramadan, Aspects du monothéisme musulman, Tawhid, Lyon, 1998, p. 98.

[3] « L’impasse de l’homosexualité », interview réalisée par Yann Gessler pour Le Nouvelliste

du 25 janvier 2003.

[4] Hani Ramadan, La Femme en Islam, Lyon, Tawhid, 2000.

[5] « La Charia incomprise », publié par Le Monde le 10 septembre 2002.

[6] 1 http://fr.truveo.com/video-detail/cheikh-mohammed-hassan-la-grippe-porcineah1n1/

3710868824

[7] Comprennant le problème de logique, le politicien tentera de minimiser : «il s’agit

d’une maladresse car le lycée privé a eu les autorisations de l’Education Nationale. Il

conviendra de vérifier si son fonctionnement est conforme à la séparation de l’église

et de l’Etat et à la laïcité et à ce moment là, les autorités prendront leur décision sur la

signature ou non d’un contrat d’association. Mais il s’agit, je le répète, d’une maladresse

rédactionnelle. »

Ce article est également disponible en العربية.

Fiammetta Venner

Fiammetta Venner est politologue (PHD SC PO), réalisatrice et spécialisée depuis 1990 dans l'étude des radicalismes politiques et intégristes. Elle publié de nombreux ouvrage, dont "OPA sur l'Islam de France : les ambitions de l'UOIF" (2005).

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