Amar Lasfar

Amar Lasfar

Amar Lasfar

Dans son costume cravate bleu, Amar Lasfar, ressemble à un Français de classe moyenne, au dirigeant d’une agence de voyage— qu’il est par ailleurs[1]. Ce n’est que dans sa mosquée de Lille, en djellaba, lorsqu’il monte sur son prétoire pour diriger la prière du vendredi, qu’il est vraiment identifiable comme l’une des figures emblématiques de la troisième communauté musulmane de France. Grâce aux généreux donateurs de l’UOIF, sa mosquée, en tout cas, est l’une des plus grandes. Un immense local de plusieurs centaines de mètres carrés, une grande salle de prière et, à l’étage, des salles de classes pour le soutien scolaire et les réunions. Le seul fait que sa mosquée soit la plus grande de la région a permis à Lasfar de se présenter comme le leader de la communauté musulmane du Nord auprès des journalistes. Et sa visibilité dans les médias a fini par en faire, effectivement, une figure incontournable de la communauté musulmane. Lasfar déclarait à la presse avoir rassemblé près de 9 000 musulmans pour la prière de la fin du ramadan de 1996 : 5 500 hommes et 3 500 femmes.

Un chiffre étonnamment précis, invérifiable, mais largement repris dans les médias. Et qui ne signifie absolument pas que tous ces musulmans soient à l’UOIF. Fort de ce type de démonstrations, Lasfar a joué des coudes pour devenir président du Conseil islamique régional du Nord-Pas-de-Calais préfigurant les Conseils régionaux du culte musulman (CRCM). En janvier 1995, il exprime son désaccord à l'encontre de la Charte du culte musulman qui, selon lui, « participe à la division des musulmans de France » (et) « prend parti pour la mosquée de Paris au détriment des autres instances de l'Islam en France ». En réalité, ce que reproche alors l’UOIF à la Charte, c’est qu’elle demande aux institutions musulmanes de France de se prononcer pour la possibilité d’une personne née musulmane de changer de religion. Inconcevable pour le recteur de la mosquée de Lille. Et pourtant, l’homme a su se faire une réputation de modéré, en tout cas d’agent de pacification.

Lors de la guerre du Golfe en 1991, on fait appel à lui pour participer à des tables rondes sur le thème du dialogue interreligieux, aux côtés du vice-président du consistoire israélite de France, Charles Sulman, dans l’espoir d’apaiser les tensions intercommunautaires. Mais la foi n’est pas une assurance anti-violence. En 1995, les membres d’un gang suspecté de vouloir commettre un attentat à la voiture piégée devant le commissariat de Lille sont tués dans un assaut du RAID. Deux d’entre eux fréquentaient régulièrement la mosquée de l’UOIF. À propos de l’un d’eux, Amar Lasfar se dit stupéfait : « c'était quelqu'un de très calme et discret » ou encore « Nous avons été les premiers surpris, avec ses parents, de ce qui lui est arrivé »[2]. Mais puisque tous les regards se tournent vers lui, l’imam en profite pour exprimer sa colère : « Chaque fois qu'il y a un problème, un attentat en France, il y a un suspect qui est l'Islam. Cela scandalise la communauté musulmane de France », a-t-il déclaré avant de souhaiter la fin de l’amalgame « musulmans et terroristes » : « Ce sont des bandits et c'est tout »[3].

Lui-même contribue toutefois à entretenir la confusion des genres en posant l’islam comme un moyen de lutter contre la délinquance auprès des médias et des décideurs politiques. Il est aussi régulièrement invité à calmer la colère des quartiers réputés sensibles chaque fois qu’une bavure risque de mettre le feu aux poudres. En avril 2000, il gagne même ses galons de médiateur. Riad Hamlaoui, un jeune homme de 25 ans, est tué d'une balle dans la nuque par un policier alors qu’il s’apprête à voler une voiture avec un complice. L’auteur du coup de feu est aussitôt placé en garde-a-vue, auditionné par l'Inspection générale de la police nationale et une information judiciaire est ouverte. Mais cela n’apaise pas la colère des habitants du quartier : 150 personnes se réunissent pour lui rendre hommage devant la mosquée, après une marche dans les rues de Lille-Sud. Le père de Riad est en larmes : « J'ai travaillé trente ans en France et j'ai eu un beau cadeau : un policier qui a tué mon fils ». À ses côtés, Amar Lasfar explique que ce rassemblement vise à « dénoncer un geste irresponsable qui a coûté la vie à un frère. Tous les responsables doivent faire en sorte que la mort de ce martyr de Lille-Sud soit élucidée », poursuit-il devant l’assemblée en train de scander « Justice pour Riad », avant d’appeler au calme : « La première leçon à retenir, c'est le sang-froid et le calme, c'est notre devise numéro un. (…) Face à l'émotion, il faut faire preuve de maturité »[4]. Un geste salué par le ministre de l’intérieur de l’époque Jean-Pierre Chevènement qui souligne le « sens civique » des responsables musulmans de Lille. Au cabinet du préfet de Lille, on ne se cache pas deprouver une certaine admiration pour le personnage : « Lasfar est connu de nos services, c'est un personnage charismatique qui a le mérite d'être écouté par sa communauté »[5].

Amar Lasfar a relayé des actions peu honorables au nom de la cause palestinienne, comme l’appel au boycott d’un concert d’Enrico Macias dans le cadre du festival des Transculturelles de Roubaix. Le tract qui circulait alors pour justifier cette action disait : « Nous considérons Enrico Macias à Roubaix comme ambassadeur de l'État sioniste d'Israël »[6]. À part ça, Amar Lasfar proclame volontiers, comme lors d’une manifestation en avril 2002, qu’il « n'est pas question d'importer un conflit »[7]. Ce jour-là, les manifestants venus de toutes sortes d’horizons politiques, non plus seulement musulmans, seront au maximum 5 000. Mais cela n’empêche pas les journalistes de continuer à décrire les différentes communautés musulmanes de la région comme étant « fortes de 450 000 membres »[8]. Un chiffre qui ne repose sur rien, si ce n’est sur les déclarations de Lasfar lui-même. Lors des élections du CFCM notamment, il a volontiers expliqué à l’AFP : « Les musulmans qui sont 450 000 dans le Nord-Pas-de-Calais et environ dix fois plus dans l'ensemble du pays »[9]. Une estimation qui englobe volontiers de force tous les Français d’origine maghrébine (juifs et chrétiens compris), lesquels ne se reconnaissent pas forcément comme partie prenante de la communauté « musulmane ». Mais ce chiffre est bien entendu utile au recteur de la mosquée de Lille car il contribue à lui donner du poids, jusqu’ici fondé uniquement sur la taille de sa mosquée.

Amar Lasfar est surtout connu pour être le patron du lycée Averroes.

En juin 2013, Amar Lasfar est  élu président de l’UOIF. Il est présent dans l’organisation depuis sa création au début des années 80. A La Voix du Nord, il n’est pas peu fier de la manière dont les Frères musulmans ont influencé les pays du Maghreb grâce à lui : « Nous avons formé à Lille une bonne partie de l'élite du Maghreb. »

Après les attentat de Paris

Amar Lasfar fait partie des manifestants du 11 janvier contre les attentats.

"Nous, nous manifestons, le drapeau français à la main contre le terrorisme. À Lille, j'ai vu ces slogans portés par des musulmans: «Touche pas à ma France», «Non au terrorisme». Et croyez-moi, cela fait chaud au cœur. (…) L'écrasante majorité de la communauté musulmane se sent mal. Ils n'ont pourtant rien à se reprocher. Je leur dis: «Vous êtes Français. Eux sont des terroristes. Vous dites “Allah akbar” pour prier. Eux disent “Allah akbar” pour tuer. Vous n'avez rien à voir avec cela! Vous ne devez pas vous sentir salis par ces terroristes qui vous sont étrangers." (Le Figaro)

 

Dès la parution de la nouvelle couverture de Charlie Hebdo, il estime sur Europe 1 : que le principe même d’une caricature, est « offensant pour tous les musulmans de France » et parle de « provocation ». Peu de temps après, Amar Lasfar est confronté à la démission de Soufiane Zitouni. Interrogé par France 3 il explique que l'UOIF n'a aucune espèce de lien avec les « Frères Musulmans ». Une phrase qui fait bondir l’ancien Frère, Mohamed Louizi. 

 

Fiammetta Venner

* Une partie de ce texte est paru dans l’ouvrage de OPA sur l’islam de France. Les Ambitions de l’UOIF

[1] Outre Altlas Tour, Amar Lasfar est, selon Eurilide, aussi gérant d’une société qui loue des logements.

[2]AFP, « Roubaix : information judiciaire ouverte, peut-être un autre Français converti parmi les morts », 3 avril 1996.

[3]AFP, 30 mars 1996.

[4] AFP, 16 avril 2000.

[5] Djaffer Ait Aoudia, Marianne, 19 janvier 2004.

[6] AFP, « Un concert d'Enrico Macias à Roubaix pris dans la tourmente du Proche-Orient », 21 novembre 2000

[7] AFP, « Les musulmans du Nord se mobilisent dans la dignité pour les Palestiniens », 12 avril 2002

[8] Idem

[9] AFP, « 90% des mosquées du Nord inscrites pour l'élection au CFCM ».20 février 2002

La rédaction

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