Vues de ce côté de la Méditerranée

Vues de ce côté de la Méditerranée

Vues de ce côté de la Méditerranée

Vues de ce côté de la Méditerranée, la complaisance et la cécité des élites occidentales à l’égard des islamistes laissent pantois. Les camps de ceux qui les combattent ici, qu’ils soient musulmans laïques, musulmans conservateurs, musulmans bigots, musulmans libéraux, musulmans nationalistes, musulmans athées, ou non musulmans ne parviennent pas à comprendre qu’il y a cécité – vues d’ici, les choses sont tellement évidentes ! La cécité et la surdité ne sont pas retenues comme principe d’explication – après tout, les sourds muets sont une minorité. La clé de la posture dénoncée est cherchée ailleurs – dans la peur du Moloch, qu’on tente d’apaiser en sacrifiant les humains du sud, ou dans la mauvaise foi intégrale, ou dans d’hypothétiques complots, avec différentes variantes de cette explication.

Je ne vais pas les décliner ici, je n’ai pas assez de place. Je me contente de souligner deux choses qui dans notre malheur d’arabes m’amusent : quand le premier crétin venu vivant dans la région sait que tel type d’action « A » aura la conséquence « B », il est impossible de lui expliquer, à lui et à ceux qui sont moins bêtes que lui, qu’un homme politique occidental, aussi nain soit il, qui est juché sur un capital scientifique et sur les géants du savoir humain, ne l’ait pas vu. Et c’est pourtant le cas… Autre chose : un politique occidental « avisé » dira qu’il parle avec tous ceux qui comptent dans la région, avec les forces politiques réelles ayant une présence sur le terrain. Un théoricien du complot oriental dira que cet homme politique occidental parle aux forces de destruction et que ce faisant, il cautionne voire encourage voire suscite ladite destruction – et en fait les deux désignent la même « médaille ».

Bien sûr, un facteur complique la donne : l’ordre que voulaient et veulent détruire les islamistes n’est pas du tout sympathique. Il ne l’était pas à sa naissance et il n’a cessé de muer et d’empirer. Mais les islamistes n’en veulent pas uniquement à ses défauts. Et surtout mettre dans le même panier le régime de Mr Moubarak et celui des Assad, ou encore, sur un autre registre, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, comme beaucoup le font, est plus qu’une faute. Une faute qui ne voit pas, d’ailleurs, que la grille de lecture islamiste met dans le même sac les autoritarismes et tyrannies arabes et les démocraties occidentales : des régimes qui croient que les hommes ont le droit de faire ce que seul Dieu est habilité à faire : légiférer.

Les sophistes vous diront qu’il y a un islamisme démocratique, comme il y avait auparavant un marxisme occidental. C’est à la fois vrai et faux. Vrai : des intellectuels islamistes recherchent la synthèse. Mais ce n’est pas parce que Luckacks, Adorno, Habermas sont de grands intellectuels qu’il faut excuser le communisme est-européen. Et d’ailleurs l’islamisme, loin s’en faut, n’a pas produit de penseurs de cette stature. Pis, le militant islamiste moyen a souvent une haine viscérale pour toute culture, dominante ou dominée : par définition, toute parole humaine empêche d’entendre le message divin, ou au mieux le brouille. Vrai aussi : beaucoup de militants (la plupart sont admirables, ce qui ne doit pas empêcher de les combattre) ne voient pas l’incompatibilité entre démocratie et islamisme, ou ont des doutes et comprennent que l’argumentaire démocratique a peut être une validité. Mais les logiques organisationnelles, la fidélité à l’engagement, les passions qui animent les militants et les soudent, les dynamiques de groupes et enfin les arbitrages que fait chacun règle les tensions, au détriment de l’aspiration démocratique. Vrai enfin : beaucoup de secteurs des opinions publiques musulmanes veulent à la fois davantage d’islam et davantage de démocratie, sans voir les tensions potentielles – et donc la formule faisant la synthèse peut être trouvée un jour – mais elle ne l’a pas été, n’en déplaise aux admirateurs de Tourabi, Ghannouchi et autres Erdogan.

Faux, archifaux, car l’islamisme est par nature et PEUT ETRE irrémédiablement, un projet intrinsèquement agressif et oppresseur. Son discours dit qu’il faut islamiser la réalité – ce qui implique qu’elle ne l’est pas et les conséquences de cet acte de langage sont très lourdes : la réalité doit être guerroyée. Ses pratiques, c’est imposer une homogénéisation intrusive et pis, humilier les pécheurs. C’est un projet « total », même ses partisans et ses compagnons de route le reconnaissent, quitte à glapir quand on dit « totalitaire ». Ceux qui le défendent vous diront qu’il représente les « valeurs de la communauté ». Cela a une part de vrai, évidemment entre « islam » et « islamisme » il y a des points communs et évidemment aussi certaines mauvaises passions qui le meuvent sont partagées par d’autres acteurs : les islamistes ne sont pas les seuls bons croyants (musulmans, chrétiens ou juifs) à se juger supérieurs au reste de l’humanité et à croire qu’ils ont le droit d’emmerder les autres. Mais c’est radicalement faux et je vais me contenter de parler de ceux, dans la communauté, qui ressemblent aux islamistes sans l’être. Vous pouvez partager les mêmes valeurs et estimer ne pas avoir de leçons à recevoir ou à donner et être plus tolérants pour les faiblesses de la nature humaine. Vous pouvez vouloir plus d’islam sans éprouver le besoin de guerroyer tout ce qui ne vous semble pas islamique dans l’environnement. Vous pouvez même vouloir un programme ressemblant aux leurs mais sans croire que vous revivez la Geste Prophétique et la Fondation de la Communauté de l’islam qui entretemps a disparu. J’arrête là.

Ceux qui vous disent que le président Morsi est tombé suite à un complot des élites et de l’État profond ratent l’essentiel – la partie s’est jouée dans les quartiers pauvres. Les classes moyennes ont bien sûr eu très peur, mais elles peuvent, jusqu’à un certain point, se protéger contre les intrusions des emmerdeurs. Les pauvres, non. Surtout s’ils dépendent desdits emmerdeurs pour les services essentiels, santé, éducation. Ces pauvres, les frères les ont perdus. Mais rien ne dit qu’ils ne les regagneront pas.

Car force est de reconnaître que les autres projets ont leurs immenses défauts et qu’il y a de fortes chances qu’ils se plantent. Force aussi est de reconnaître que dans le monde misérable qui est celui de la société égyptienne, l’utopie restera possible et séductrice. A condition de faire oublier sa première « incarnation » - heureusement, la violence islamiste la rappelle constamment … pour l’instant.

 

 

Ce article est également disponible en العربية.

Tewfik Aclimandos

Tewfik Aclimandos, est chercheur associé à la Chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France depuis 2009. Il a été chercheur au Centre Français d’Etudes et de Documentation Economiques, Juridiques, et Sociales (CEDEJ, le Caire), de 1984 à 2009. Spécialiste de la vie politique égyptienne de l’après guerre (1945-2011), il a publié plusieurs articles sur l’armée et sur les Frères Musulmans

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